Quand je dis que j'héberge mon propre cloud chez moi, cela crée beaucoup d'interrogation y compris chez des personnes travaillant dans l'IT. Et à chaque fois je tente de l'expliquer mais ce n'est pas si simple. Je n'ai jamais pris le temps de noter ma réflexion ni ce qui m'a amené à en arriver là et comme j'ai commencé il y a longtemps j'oublie parfois pourquoi. Cet article est donc là pour poser mon argumentaire, en version longue que je pourrais envoyer la prochaine fois qu'on me pose la question.
Le pourquoi
Récemment on entend beaucoup parler de souveraineté ou d'indépendance au cloud. C'est un sujet intéressant et complexe. Ce n'est pas tout à fait le même sujet que ce qui nous intéresse ici, cependant ils partagent un point commun important : l'indépendance.
Je ne veux pas dépendre du bon vouloir d'un GAFAM pour ce qui concerne mes données et services personnels. Et ce n'est pas de la paranoïa ou du complotisme. Des personnes ont perdu accès à LEURS données du jour au lendemain. Je pense notamment à cette histoire révélée en 2022 pour le New York Times où un père dont le compte Google a été désactivé après avoir envoyé à son médecin des photos de son enfant malade, à sa demande (ici en français). Le système de détection automatique de contenu pédopornographique l'a signalé à tort. La police l'a blanchi, mais Google a refusé de lui rendre l'accès à son compte. Il n'a pas perdu que l'accès à ses photos, mais également à ses contacts et ses emails. Et ce n'est pas un incident isolé, il semble que depuis début 2026 il y ait une nouvelle vague de bans similaires.
Parfois ce n'est pas une fermeture de compte, mais simplement une perte de données du cloud. Oui, bien que rare, ça peut arriver. En 2019, MySpace a perdu douze ans de contenu uploadé par ses utilisateurs, soit environ 50 millions de morceaux et les photos/vidéos associées, suite à une migration de serveur ratée. Même une entreprise avec des moyens peut perdre tes données par simple erreur technique.
On peut aussi avoir tout simplement un service qui n'est plus illimité, gratuit ou tout simplement disponible. Google est coutumier du fait, à tel point qu'on peut trouver des sites comme le Google Graveyard listant tous les services qu'ils ont fermés. On peut par exemple y trouver Google Reader, un agrégateur de flux RSS. Le 13 mars 2013, Google annonce la fermeture du service pour le 1 juillet 2013. Officiellement la raison invoquée est une baisse des utilisateurs, mais selon certains ce serait en réalité pour que les utilisateurs continuent de lire et partager les informations sur Google+ (un autre service fermé désormais).
Des exemples il y en a plein, j'ai choisi ces trois là pour montrer les différentes raisons qui aboutissent à la même conclusion : une perte du service ou des données. Ces trois histoires ne racontent pas le même problème : la première c'est une perte d'accès arbitraire sans recours garanti, la deuxième une perte de données par erreur, la troisième une fermeture unilatérale pure et simple d'un service. Mais dans les trois cas, la décision finale ne t'appartient pas.
Avant de continuer, je préfère préciser que je n'héberge pas tous mes services cloud. Je ne suis pas GAFAM-free et je crois qu'il est aujourd'hui très difficile voire impossible de l'être. Par exemple se passer d'android est faisable mais compliqué. Selon le modèle de téléphone c'est même parfois impossible. Je ne prône pas la pureté militante sur le sujet, chacun fait comme il l'entend et au niveau qu'il veut ou peut. Se libérer des GAFAM demande du temps et souvent des compétences que tout le monde n'a pas. Le collectif, qu'il soit communautaire ou associatif, permet d'aller plus loin que seul, toutefois il ne résout pas tous les problèmes.
Ceci dit, ce ne sont pas ces histoires dramatiques qui m'ont lancé dans le selfhosting. En 2014 je découvre Framasoft et leur campagne "Dégooglisons Internet". Un de leurs services, Framadate, est une alternative à Doodle (un service d'organisation d'évènement). Le souci avec Doodle c'est que pour y répondre ou en créer un, il fallait renseigner son adresse email. Je recevais donc des spams alors que je donnais juste mes disponibilités pour un évènement personnel. Framadate ne contient pas de pub et ne demande à personne son adresse email, sauf pour la personne qui crée le sondage (pour avoir les liens de partage et de gestion). Je n'ai jamais reçu de spam via Framadate. J'avais déjà une sensibilisation aux logiciels open source et cet outil est le déclencheur pour moi. J'en ai marre de recevoir de la pub, que Google lise mes mails ou mes photos/documents sur le drive. Je dois héberger mes données chez moi ou un tiers de confiance.
Le début, sans prétention
Comme je le disais juste avant, ce n'est pas ces histoires qui m'ont poussé à commencer un homelab. Je n'ai pas non plus anticipé ce qu'il se passerait tel un prophète. Non moi ce que je voulais au départ c'est un NAS pour stocker mes photos, films et séries. L'autre raison, c'est que je commençais ma carrière professionnelle dans l'IT et que je voyais l'admin système comme une faiblesse dans mon profil.
C'est dans cette période que je monte un "serveur". Alors bon c'est une tour PC classique à ceci près que je choisis une carte mère particulière pour mes besoins. Je ne rentre pas dans les détails, c'est pas le propos ici, je ferais peut être un autre article dédié sur le sujet plus tard. J'installe sur cette machine ownCloud. Il me permet d'héberger mes documents, dont mes photos. En bonus il me permet de gérer mon agenda et de le synchroniser avec mon téléphone. Je vois rapidement l'intérêt et tout se passe bien.
Et puis plus rien pendant plusieurs années. Ça fonctionne très bien, la seule évolution notable entre 2014 et 2023 c'est le passage à Nextcloud. Le virage commercial d'ownCloud et le départ du fondateur ainsi qu'une grande partie des devs du projet me poussent à suivre le fork. J'expérimente également Home Assistant pour la domotique. C'était simple et efficace.
Le déclencheur
Avec le temps, mon nextcloud devient de plus en plus lent. Rien de méchant, il reste largement utilisable, c'est comme un caillou dans la chaussure. Je déménage dans une maison avec un grand sous-sol, c'est là que je me dis que je peux faire évoluer mon NAS en quelque chose de plus gros. Faut dire que le CPU à 4 threads et les 16 Go de RAM commencent à avoir du mal à gérer les 3 ou 4 services que j'ai mis dessus.
Le déclic, ce n'est pas vraiment la lenteur ou la perspective de faire plus. Non, c'est que je réalise que mes disques ont bientôt 10 ans et c'est l'âge moyen où des pannes importantes peuvent apparaitre. Et à l'époque j'avais acheté tous mes disques en même temps. La panne de 2 disques en même temps n'étant pas nulle, et la peur de perdre mes photos, ou pire celles de ma conjointe, me pousse à réfléchir à une solution. En plus, il semble que j'aime vivre dangereusement, je n'avais aucun backup de ces données...
Le risque de perte de données n'est pas propre au cloud : mes propres disques menaçaient de faire exactement ce que Google ou MySpace ont fait à d'autres. La vraie leçon, ce n'est pas "le cloud c'est dangereux, le self-host c'est sûr". C'est que ce qui protège, c'est la redondance et la discipline de sauvegarde, peu importe où sont hébergées les données. Le self-host me donne juste le contrôle sur cette redondance, plutôt que de la déléguer à quelqu'un d'autre et à ses conditions d'utilisation.
La montée en sérieux
Ok, donc je dois changer le NAS pour un truc plus performant. Gérer le backup donc ça veut dire plus de disques etc. Rapidement je dois faire une nouvelle machine pour la future infra de mon homelab. Fin 2023, je me lance donc sur une vraie lame serveur : 12 threads, 32 Go de RAM, 12 To de disques en raid 1+0, de gros SSD pour stocker les backups, des nvme pour l'OS et le cache ZFS... J'irai pas plus loin dans les détails c'est pas le sujet. En bref je me fais plaisir sur le hardware, et c'était avant la crise de la RAM et SSD.
Sur la machine, j'installe Proxmox Virtual Environment, pve pour les intimes. Il va me permettre de créer des VM ou lxc pour isoler mes différents services. C'est mieux pour la sécurité et la résilience. L'outil est open source, gratuit (version communautaire) et très utilisé par la communauté.
Cette bascule a aussi eu un effet d'entraînement auquel je ne m'attendais pas : avec plus de capacité, j'ai considérablement augmenté le nombre de services que j'héberge chez moi. J'ai par la suite continué dans la même direction sans rupture majeure : gestion des stacks docker versionnée en git et déployée via Komodo plutôt qu'à la main. Je recycle mon ancien NAS pour faire un second nœud dans le cluster Proxmox. Et je finis par expérimenter kubernetes sur ce cluster.
Ce que j'en retiens
Je ne pense pas que tout le monde doive monter un cluster Proxmox ou kubernetes pour ses photos de vacances. Mais si toutefois tu souhaites prendre la même chemin, voici ce qui compte à mes yeux :
- La redondance ou la sauvegarde d'abord, peu importe où sont hébergées les données. Un self-host sans backup n'est pas plus sûr qu'un compte Google, au contraire ! Il faut toujours avoir en tête que ça peut merder et donc avoir des plans de secours.
- Pouvoir tout reconstruire du début. Ça peut paraître overkill mais pouvoir reconstruire from scratch le cluster sans perdre les données ou avoir envie de se jeter par la fenêtre c'est important. Des problèmes il y en aura, c'est sûr. Donc autant faire en sorte que lorsque ça arrivera, on sache comment s'en sortir, c'est pas que du confort !
- Le contrôle sur les décisions qui te concernent : personne ne peut couper ton accès à tes propres photos parce qu'un algorithme s'est trompé, ni changer les règles du jour au lendemain sans ton accord.
- Bien estimer le temps qu'on peut investir, dans le homelab. Plus on va vouloir une architecture résiliente, redondante et toutes les bonnes pratiques à la limite d'un vrai service cloud, plus il faudra y consacrer du temps à la construction mais surtout à la maintenance !
Le dernier point n'est pas à négliger et quand on commence on ne s'en rend pas compte. Monter un pc, installer nextcloud dessus, c'est rapide. Si ça te suffit, tant mieux. Ajouter du backup, ça ajoute du temps à y consacrer. Mettre à jour l'OS et les services, aussi etc. Alors créer un cluster kubernetes ça prend encore plus de temps mais peut être que ça réduit le temps de maintenance. Sans doute qu'on doit trouver le bon compromis entre ces extrêmes. Je recommande de commencer petit, mais de bien prendre en compte dès le début qu'il faut absolument du backup et de pouvoir migrer ses services facilement si on monte en complexité plus tard. Une option alternative au selfhost en cas de manque de temps est de passer par un hébergeur éthique comme le propose le collectif CHATONS.
Et si un jour on te demande pourquoi tu t'embêtes avec un truc pareil, j'espère que ces quelques lignes t'auront donné de quoi répondre, ou au moins de quoi commencer à te poser la question toi-même.